Annie Labussière :
un engagement pour la création musicale
Par Jean-Marc Chouvel
J’ai connu Annie Labussière grâce à la SFAM. Elle était toujours très fidèle aux réunions et aux activités, avec un regard pétillant qui goûtait la moindre intervention. Avec son amie Annie Cœurdevey, elles formaient une phalange extraordinaire de vivacité d’esprit et de rigueur, sans parler de la montagne de connaissances qu’elles avaient accumulées, dans des domaines assez éloignés. Annie Cœurdevey était par exemple à la fois une spécialiste de la musique du seizième siècle et une collaboratrice, comme réalisatrice à Radio France, de personnalités comme Michel Polac ou Pierre Schaeffer. Annie Labussière s’était intéressée, quant à elle, à d’autres origines du langage musical, qui l’amenaient à interroger les sources de la chanson dans les chants à voix nue, à la fois des jeunes enfants et des civilisations lointaines que les disques de l’ethnomusicologie récente mettaient à sa portée. Elle avait gardé de sa thèse avortée sous la direction de Jacques Chailley une certaine amertume vis-à-vis du monde universitaire, d’autant que ses qualités remarquées de chef de chœur et ses grandes capacités musicales en avait fait une des premières lauréates de l’agrégation de « musique et chant choral ». Elle ne partageait pas avec son directeur de thèse un certain nombre d’idées, en particulier concernant la musique « contemporaine » dont elle sera un public attentif et averti pendant des décennies.
Je voudrais ici témoigner de cet intérêt particulier d’Annie Labussière pour la musique de son temps, un intérêt aiguisé et critique, mais aussi bienveillant. En 1996, nous avions publié un article dans la nouvelle revue Musurgia au sujet de Mémoriale de Pierre Boulez (« Pierre Boulez : Mémoriale (…Explosante-Fixe… originel) », Musurgia IV/1 (1996), p. 42-66) et depuis, nous sommes restés très proches. J’allais régulièrement lui rendre visite dans son appartement près du cours de Vincennes, non loin du lycée Hélène Boucher où elle fit quasiment toute sa carrière de professeur de musique. (Hélène Boucher était une pionnière de l’aviation, et je pense qu’Annie était assez fière de travailler dans ce lieu qui portait, chose encore rare à l’époque, le nom d’une femme entreprenante et remarquable.) C’était un appartement encombré de livres de toute sorte, avec beaucoup de références aussi sur les beaux-arts, un autre domaine pour lequel elle avait une affection particulière et qu’elle avait étudié dans sa jeunesse auprès des plus grands spécialistes.
Une vocation pour la composition
Annie Labussière avait une fibre de compositrice. Je l’ai souvent entendu raconter comment elle avait été contactée par Francis Poulenc, suite à l’envoi de ses partitions, pour une proposition d’édition. Et puis malheureusement Poulenc est décédé (ce qui date cet épisode du tournant des années 1962-1963) et ce projet tombera à l’eau. Il faut savoir que le père d’Annie Labussière était aussi compositeur, même si son métier officiel était pharmacien, et que c’est sans doute grâce à son influence que sa fille aura cette carrière de musicienne. On lui doit notamment, en général sous le pseudonyme de Hubert Sigell, la musique de chansons marseillaises qui ont eu un certain succès. Le répertoire de la SACEM en mentionne encore quelques-unes (voir ici, URL consulté le 15/12/2021), et il fut chanté entre autres par Alibert, comme en témoigne la couverture de la partition de la farandole En Avignon (Illustration).

Illustration : couverture de la partition de la farandole En Avignon
On lui doit aussi la Mazurka provençale et un tube régional Le Rhône est un fils de Provence (On trouvera des enregistrements sur YouTube, comme ceux de En Avignon, Mazurka provençale et Le Rhône est un fils de Provence). Il faut aussi mentionner, car cela a eu une grande incidence sur la place de la musique dans sa famille, que sa sœur était l’épouse de Pierre Barbizet, un des grands pianistes de l’école française d’après-guerre, qui dirigea le conservatoire de Marseille de 1963 jusqu’à sa mort en 1990. Barbizet, qui fut le partenaire du violoniste Christian Ferras, est aussi connu pour avoir été un éminent pédagogue. On pourra juger de sa vision très libérale de la musique par un petit extrait d’une émission destinée aux enfants et conservée par l’INA où on le voit s’intéresser à leurs propres productions musicales et à des genres musicaux très différents (voir ici).
Une révolution musicale et pédagogique
Il faut imaginer que c’est dans cet esprit de sérieux et d’ouverture qu’Annie Labussière envisageait la musique, et, à la suite, l’enseignement de la musique. Arrivée à Paris dans les années soixante, elle a pu participer, comme auditrice et comme enseignante à la révolution musicale en cours. On a du mal à se représenter aujourd’hui ce que cela voulait dire à cette époque que de s’intéresser à ce type de musique. C’était un acte de revendication très fort, comme le fut sans doute celui de quitter son mari, un membre de l’aristocratie auvergnate pour venir s’installer à Paris, avec ses deux enfants, en profitant de l’indépendance que lui donnait son poste à l’Éducation Nationale.
Cette force de caractère, dans laquelle transparaissait parfois ses origines corses, elle va la mettre au service de la transmission de ce nouveau répertoire, avec une puissance de conviction formidable. Parmi les nombreuses anecdotes que je l’ai entendu me raconter, je voudrais ici en relater deux, en espérant que ma mémoire ne me trahisse pas trop. La première, c’est celle de la transposition didactique de l’idée de musique acousmatique. En faisant écouter une musique d’un compositeur du GRM à sa classe dans l’obscurité la plus totale, une de ses élèves s’était carrément évanouie et avait dû être conduite à l’infirmerie. Cela nous donne une idée du choc que représentaient ces nouvelles pratiques musicales pour les auditeurs de l’époque. Évidemment, on peut imaginer les réactions de la hiérarchie de l’établissement. Une autre fois, elle avait organisé tout un événement avec le compositeur Iannis Xenakis. Il faut imaginer Annie, conduisant Xenakis dans sa deux-chevaux jusqu’au lycée Hélène Boucher, pour qu’il puisse s’adresser aux élèves et leur présenter sa conception de la musique…
Dans le contexte de ce qu’était l’éducation musicale de cette époque, c’est peu de dire qu’Annie Labussière était en avance sur son temps. En fait, elle n’était peut-être pas en avance, ce sont sans doute les autres qui étaient un peu en retard…
Une connaissance scientifique des œuvres
Mais son rapport à la musique contemporaine n’avait rien d’anecdotique. Elle était incroyablement documentée. Sa grande amie Martine Cadieu avait réalisé de très nombreux entretiens avec des compositeurs comme Dutilleux ou Boulez, et elle n’aurait raté pour rien au monde toutes les activités de divulgation organisées par l’IRCAM, ce bastion de la musique nouvelle créé pour Pierre Boulez au milieu des années 70. Elle racontait d’ailleurs comment elle s’était faite enrôler par Pierre Boulez lui-même pour subir des expériences de perception au sein même de l’institut. Elle possédait un nombre considérable de partitions, qu’elle avait analysées, parfois avec l’appui des compositeurs eux-mêmes.
C’est ainsi qu’en travaillant avec elle sur Mémoriale, je fus émerveillé de sa connaissance très précise de l’œuvre et de la personne de Pierre Boulez. (Tout n’est pas dans l’article…) Il faut dire qu’elle avait vécu en direct les plus grands événements musicaux de l’époque. Elle avait par exemple assisté à la création française des 4’33 de John Cage. Avec enthousiasme. Et avec la conscience très claire de la valeur du moment historique et de ce qui se passait là d’extraordinaire dans le renouvèlement de l’être au monde de la musique. Il n’y avait d’ailleurs pas de grande différence dans son esprit entre la création spontanée des enfants et cette explosion d’idées nouvelles qui voient le jour à ce moment-là. Ce qui ne l’empêchait pas d’être critique quand elle n’y trouvait pas son compte. C’est ainsi qu’on la voit sur la scène du Théâtre de la Ville, à la fin d’une création, plantée face à John Cage, le regardant droit dans les yeux et lui disant : « et alors ?! ».
Elle avait un appétit énorme de toutes les connaissances se rapportant à la musique. Plus elles étaient scientifiques, plus cela l’intéressait. L’informatique la passionnait. Il fallait tout lui expliquer (et on avait intérêt à être pédagogique, car elle pouvait être féroce !). Quand on a envisagé une publication de sa présentation au congrès Euromac de Rome, elle a absolument voulu essayer la formule du multimédia proposée depuis fort peu de temps par la revue en ligne Musimédiane (« D’un pentatonique l’autre : processus, structure, gestuelle, polarités dans le chant traditionnel à voix nue », Musimediane 3 (2008)). Aujourd’hui, suite aux restrictions liées à la crise sanitaire, tout le monde s’est familiarisé avec cette modalité de réalisation, mais à l’époque, ce n’était pas du tout le cas, et la technique était parfois très capricieuse. C’était formidable de la voir mettre autant d’énergie et de travail dans la réalisation d’un projet de ce type.
Quand Annie nous a quittés, nous lui avions consacré une page où l’on pouvait entendre l’Atelier de Création Radiophonique que lui avait en partie consacré Laurence Bouckaert en 2015. Laurence avait accumulé de nombreux enregistrements d’Annie et il y aurait sans doute matière à faire d’autres émissions. Mais je ne saurais trop recommander au lecteur qui veut se faire une idée de la tournure d’esprit d’Annie Labussière et de ce qui s’est passé pour notre histoire d’auditeurs à la fin du vingtième siècle, d’aller écouter cette émission, qu’on peut trouver en ligne ici.
[Texte édité par Nathalie Hérold]