Hommage à Annie Labussière
Par Jean-Pierre Bartoli
Annie Labussière était membre de notre société et de son conseil d’administration peu de temps après sa fondation jusqu’en 2017, membre du comité de rédaction d’Analyse musicale (durant la période militante et héroïque de cette revue, c’est-à-dire jusqu’au n° 32) puis de Musurgia. Elle a tenu une place éminente au sein de notre communauté et nous a apporté la richesse de ses impressionnantes compétences comme de sa joie de vivre. On ne peut que souligner le rôle qu’Annie a eu dans la défense acharnée de la discipline de l’analyse musicale tout au long de sa belle carrière de chercheuse.
Née à Marseille en 1924 d’une famille d’origine corse, elle a suivi ses premières études musicales grâce aux excellents pédagogues de cette ville en pratiquant notamment le piano et l’orgue, le chant et la direction de chœur. Musicienne complète, elle a composé entre autres plusieurs œuvres pour chœur a capella et voix d’enfants. Plus tard, elle nous fit la confidence qu’en 1963, Francis Poulenc avait remarqué la qualité de ses compositions pour enfants et lui avait proposé de les programmer à l’un de ses concerts en même temps que ses Petites voix, lorsque celui-ci mourut soudain d’une crise cardiaque, mettant hélas fin au projet. Elle a suivi avec passion et conviction l’évolution de la musique contemporaine des années 1960-1980 en ne manquant aucune création parisienne importante. Elle aimait nous raconter les anecdotes les plus cocasses de cette période bouillonnante dont elle fut le témoin privilégié.
Sa formation musicologique s’est principalement déroulée à l’Institut de Musicologie de la Faculté des Lettres de la Sorbonne (alors Université de Paris) dirigée par Jacques Chailley, dont elle devient une élève et amie aussi profondément attentive que farouchement indépendante. La Corse, qu’elle ne manquait pas de rejoindre chaque été, et la musique de cette île les rapprochaient instinctivement. Dessinatrice de talent, elle a mené en parallèle à ses études musicales et musicologiques une seconde formation universitaire en obtenant une Licence en Histoire de l’Art dans cette même université. Elle y a bénéficié notamment de l’enseignement d’André Chastel, dont elle rappela tout ce qu’elle lui dut jusqu’à la fin de sa vie. C’est Jacques Chailley qui l’orienta décisivement vers l’analyse musicale et vers l’approfondissement de la sensibilité à l’étude des traditions orales. Elle obtient l’agrégation d’Éducation musicale en 1981, alors que sa formation au métier de Professeur de musique au Lycée La Fontaine lui avait déjà permis d’enseigner dans l’enseignement secondaire, notamment au Lycée Hélène Boucher, où elle laissa par son dynamisme un durable souvenir.
Comme l’a écrit Nicolas Meeùs à l’annonce de son décès sur la liste de diffusion Musisorbonne : « Les plus jeunes parmi nous ne se rendent probablement pas compte de l’apport d’Annie Labussière à la discipline. Sa disparition est une perte importante pour la musicologie française. Elle a été une source d’inspiration constante – et un aiguillon – pour nombre d’entre nous. Elle m’avait envoyé en 2015 une liste de ses publications : 33 articles, de 1973 à 2013, dont trois dans Analyse musicale et sept dans Musurgia, ainsi que des communications aux Congrès européens d’analyse musicale de Montpellier (1995), de Bristol (2002), de Freiburg (2007) et de Rome (2011), etc. Ses travaux sur la « mélodie à voix nue » ont été et restent des modèles à de nombreux points de vue, dont la portée est bien plus large que le répertoire auquel elle les appliquait. Il faudra en reparler longtemps et longuement. »
Il est vrai qu’« elle était l’une des rares personnes à entendre la modalité du point de vue modal, le pentatonisme du point de vue pentatonique, et la tonalité du point de vue tonal, et à être capable d’en rendre compte » comme l’a indiqué à son tour François Picard dans la même liste de discussion. Outre son travail sur le chant à voix nue sous-tendu par une remarquable théorie de la modalité qu’elle a développée d’une façon entièrement originale, il faut en effet souligner la valeur de ses articles consacrés à d’autres domaines, par exemple celui sur la mélodie du berger dans Tristan (« Die alte Weise : une analyse sémiologique du solo de cor anglais du troisième acte de Tristan et Isolde », Analyse musicale 27 (1992), p. 30-53) ou celui sur une scène de Pelléas (« Du schème au mode, du jeu au silence : le traitement mélodique dans la « Scène des moutons » », Musurgia VIII/2 (2001), p. 7-48).
Elle était aussi une admirable relectrice : elle a corrigé de nombreux manuscrits de livres de ses collègues et un nombre encore plus important d’articles soumis à Analyse musicale et à Musurgia, mettant généreusement et avec une extrême bienveillance toutes ses compétences au service des autres, en particulier des plus jeunes. Les universitaires qui la connaissaient bien aimaient à lui envoyer leurs étudiants quand l’occasion pouvait se présenter : il s’installait entre eux et elle une touchante complicité et une camaraderie unique. En quelques séances de travail avec elle, tout s’éclairait pour celles et ceux qui avaient eu la chance de profiter de ses conseils.
Comment ne pas oublier non plus son dynamisme, ses râleries feintes ponctuées par son petit rire qui nous enchantait, ses colères constructives sur maints sujets savants, son redoutable sens critique, son humour qu’illuminait son immense culture, son appétit de nouveauté, son amour de la discussion, son enthousiasme, bref : son éternelle jeunesse…
[Texte édité par Nathalie Hérold]